La boucle est bouclée
par Jerome ITU ~ 19/01/2006, 09:22 . Classé dans : Vie d'expat .3 ans.
Il y a 3 ans, ma femme et moi posions le pied à l’aéroport international de Philadelphie.
Le 9 janvier 2003 exactement.
Pour une aventure des plus marquantes et qui résonne encore en nous, plus de deux mois après notre retour en France.
Une aventure qui débuta seulement 3 mois avant le départ, quand une offre d’embauche de post-doctorat parvint à ma femme depuis la Pennsylvania State University, sous la forme d’un simple email. Sa soutenance de thèse étant programmée pour fin novembre 2002, nous avions déjà eu l’occasion d’envisager l’éventualité d’un tel départ. Une étape quasi-obligatoire pour tout aspirant chercheur français, qui souhaite mettre toutes les chances de son côté, pour prétendre à un poste dans la Recherche française.
La particularité de la décision tenait en cette accélération temporelle qu’elle signifiait pour nous.
Sur le plan pratique, partir signifiait pour moi dedémissionner de mon poste d’attaché commercial à Aix en Provence. Une contrainte bien délicate, quand on connaît le marché de l’emploi en France et sa frilosité légendaire. Pourtant, nous avions une ligne de conduite : cette aventure ne pouvait se faire qu’à deux ou ne se faisait pas du tout. Et il y avait quand même un amortisseur de choc : grâce au système social français (faut savoir le reconnaître), cette démission était couverte par la possibilité de conserver mes droits vis à vis des Assedics, une garantie plus que bienvenue (et mise en application depuis).
Mais il y avait un détail technique : cette clause suppose que la démission soit motivée par le suivi de la conjointe (ou du conjoint – ndlr). Il nous fallait donc être mariés. Officiellement, quoi. Un détail d’importance, alors que cette idée ne nous avait pas encore effleurée l’esprit, tant, après deux ans de vie commune, nous nous sentions très bien dans notre situation de couple «illégitime». Nous étions dès lors au pied du mur, d’autant que cette même clause se retrouvait côté américain : je ne pouvais bénéficier d’un visa US à longue durée, qu’à l’unique condition, là aussi, d’être l’époux, le « significant » comme le qualifie les autorités américaines. Impossible de se contenter d’un visa touriste standard, limité à 6 mois de présence. Et puis, touriste, pour quoi faire ?
Oh, je vous rassure tout de suite.
La décision ne fut pas très difficile à prendre, au contraire, face à ces perspectives exaltantes. C’était plus sa mise en œuvre qui posait problème : le temps manquait. Nous avions à organiser une expatriation et un mariage en tout juste 2 petits mois. Je vous passe les situations cocasses inévitables dans un tel rush, comme les annonces aux proches : « bon, par quelle nouvelle commencer cette fois ? Oui alors, on se marie… dans un mois. Ah, et aussi, nous partons aux Etats-Unis pour deux ans. Nous devons y être pour le 15 janvier prochain». Un vrai jeu. En fait, la partie la plus plaisante de cette situation peu banale. Et de loin. Car nous nous sommes alors amèrement aperçus d’une chose fondamentale : dans la France du XXIème siècle, on ne plaisante pas avec le « Mariage ». Non. Non, non, vraiment non. Une si vieille institution ne se prend pas à la légère. Attention.
Il a ainsi été très difficile d’expliquer (d’avouer ?) à nos différents interlocuteurs obligatoires que nous nous marions « seulement » civilement, pas question de cérémonie faute de temps – une excuse imparable des plus arrangeantes, il va sans dire – et ce, à une date encore à définir, dans un délai de plus ou moins 3 à 4 semaines. En fait, le délai légal minimum que nous accordera la mairie pour la publication des bans. Vous imaginez la tête de la préposée à cette tâche ? Contexte :
« Bonjour, nous allons nous marier et nous voudrions savoir comment ça marche.
- Oui, d’accord, alors quand souhaitez-vous vous marier ?
- Heu, ben, on sait pas trop, c’est quand votre première date de libre ? C’est possible dans 3 semaines par exemple ? ».
Aie, aie, aie. Très mal joué. Il faut savoir que, quelle que soit la personne en face de vous, la réponse attendue à cette question fatidique, c’est « l’été prochain » (la scène se passe au mois de novembre)… Oui, sinon, vous comprenez, vous sortez largement des sentiers battus, là. Vous êtes en dehors des clous. Ouh. Malheureux. Il fallait voir le changement d’attitude et de ton de ces interlocuteurs. Et le détournement de regard. Proprement incroyable.
A tel point, que, par la suite, nous évitions de répondre dans nos conversations officielles, annonçant un vague et bien plus rassurant, « oh, dans quelques mois, ce n’est pas encore tout à fait fixé, vous savez… ».
Alors voilà, en 3 mois, nous avons comprimés la réponse positive à l’offre de Penn State, le passage de thèse (ben oui, fallait quand même la réussir cette thèse – une autre clause sine qua none), le mariage, ma démission, et le BIG départ. Une période que je qualifierai d’euphorique et qui nous a permis de prendre conscience que, finalement, tout est possible, à condition d’y mettre la volonté nécessaire, de garder la tête froide et une bonne dose d’humour face aux situations les plus inextricables. Sans forfanteries aucune, nous avons alors franchi les différentes étapes allègrement, avec une stratégie simplissime : prendre les problèmes, les uns après les autres, au fur et à mesure de leur apparition. Et il y a en a eu quelques uns, pas piqués des vers. Comme de s’apercevoir de l’absence d’alliances la veille de la cérémonie ou de la taille non-réglementaire, selon Air France, de nos valises, 2 jours avant le décollage !
Sans parler de l’incroyable montée d’adrénaline liée à la réception de nos visas, forcément indispensables : nous mariant le 14 décembre, nous devions envoyer les papiers nécessaires au sortir de la cérémonie. Il ne restait alors qu’à croiser les doigts en espérant leur retour, dûment approuvés, le 31 décembre au plus tard, date du départ définitif de notre appartement. Evidemment, le précieux colis n’arriva que le tout dernier jour, alors que nous avions déjà rendu les clés. Mission : interception de facteur, avant que celui-ci n’atteigne notre ex-boîte aux lettres. Ouf.
Tout ça pour se retrouver tous les deux, au soir du 8 janvier 2003 dans une petite chambre d’hôtel à l’aéroport de Marignane, prêts à s’envoler pour les Etats-Unis. Et nous n’en menions pas large du tout, habités de sentiments étranges, pris dans le stress du voyage, dans les implications du départ et l’inconnu redoutable qui nous attendait.
Terminus à Philadelphie, pour y passer une nuit, histoire de se reposer avant de prendre la route le lendemain à la fraîche, direction State College, au fin fond de la forêt de Pennsylvanie.
La case douane fût franchie allègrement, avec un seul petit accroc quand le gentil monsieur black nous a crié dessus en nous indiquant qu’à la question « lieu de domicile », sur notre petite carte d’immigration, il fallait remplir… “U S A” ! Leçon bien retenue, garanti. Après les formalités expédiées en une bonne heure, nouvelle scène cocasse chez Avis, où nous avions réservé une voiture pour 15 jours : « mais, comment ça marche déjà ces boîtes automatiques ? ». Armés des explications de la gentille (hé oui, encore) dame de l’agence, nous voilà affrontant la circulation américaine de la plus grande ville de Pennsylvanie, en cette fin d’après-midi inoubliable.
Ah, si jamais vous faîtes la même chose : la boîte auto, c’est facile. Le plus difficile, c’est de se faire à ces feux typiques des villes américaines, qui se trouvent de l’autre côté du carrefour et que cherchez désespérément des yeux. Alors, oui, il faut pourtant bien s’arrêter avant l’intersection et pas au pied des feux, à la française, sinon, cela signifie que vous êtes en plein milieu du carrefour ! Ambiance assurée (testée pour vous). Sans parler de cette étrange possibilité de pouvoir tourner à droite, au rouge (interdite dans cette certaines villes comme à New York, cependant).
Nous avions respectés les consignes : la Pennsylvanie, c’est froid, très froid, nous disait-on. En avant les blousons, Kway et polaires : nous avions plusieurs épaisseurs sur nous (il fallait aussi économiser de la place pour les bagages) pour affronter ce pôle nord annoncé. Que nenni ! Il faisait grand beau à Philly ce jour là. Sans doute, pour favoriser notre arrivée et ne pas trop nous en mettre trop dans la tête dès le début. Nous avions l’air fin avec nos triples couches de parkas.
De la nuit, après une petite ballade dans les rues de la ville, agrémentée d’un MacDo (of course), je retiens la vue sur les gratte-ciels depuis notre chambre d’hôtel. Les bruits de sirènes. Les néons. Et les illuminations sur les façades des gratte-ciels : « Go Eagles ! », encourageant l’équipe de foot américain de la ville pour son match du lendemain, en finale de conférence, dernière étape avant le match du Superbowl. Ambiance.
Une évidence nous saisissait alors, tout en zappant sur les innombrables chaînes de la télévision (« ah tiens, voilà CNN, cooool »), nous y étions. Bel et bien. Comme dans un film américain, sauf que là, nous étions les acteurs.
La suite, vous la connaissez…







19/01/06 à 10:41
huhuh, et tu nous a caché tout ça pendant tout ton séjour aux etats unis?? ben dis-donc, je me réjouis de ton récit de retour en france, vous avez l’air de faire les choses de façon bien épique, en général ;)
sinon, c’est pour quand le vrai grand mariage?? on sera invités??
19/01/06 à 10:45
Merci d’avoir partagé ce vibrant souvenir, et tout le reste ;)
19/01/06 à 12:28
ah… les départs à la rude… Un bon tas de souvenir ressurgissent en moi en lisant ton billet…
Je me souviens de cette excitation et cet empressement permanent des derniers jours avant le départ : il y a toujours un truc à régler avant de partir. Et puis quand j’ai vu l’extérieur de l’aeroport de SF, je me disais ca y est, c’est fait… Sauf que le semaine qui suivirent, entre SSN, premiers jours au boulot assommé par la paperasse, la banque, l’appart à trouver… Pas plus calme pour un sous.
19/01/06 à 12:57
Billet est particulièrement émouvant. J’imagine bien la scène, ou plutôt la pièce (de A à Z), avec le sourire au coin des lèvres.
19/01/06 à 14:09
Deja la nostalgie… Au moins, tu n’as pas eu de probleme a suivre ton epouse en tant que “significant”. Heureusement que j’ai trouve mon “significant” aux USA et pas en France. Inegalite oblige, les choses n’auraient pas ete aussi “simples” pour moi…
19/01/06 à 14:57
Se marier pour partir aux USA… Mais pourquoi n’y ai-je pas pensé plutôt? :D
19/01/06 à 17:34
Moi qui pensais qu’avec ma femme nous étions une espèce à part, et bien pas du tout. Nous avions fait la même chose pour partir au Mexique. Et puis les mêmes scènes avec la famille (as-tu eu le droit à la question: X est enceinte depuis longtemps?), la même réaction à la mairie. A la difference que le Mexique ne prevoit pas que le “significant” soit le mari mais uniquement l’épouse. Finalement en dénichant une clause que nous pouvions plus ou moins utiliser et avec la garantie du Consul (!!!) j’ai pu obtenir mon visa.
20/01/06 à 05:14
Nous on a fait ca en 4 semaines avant de partir aux Comores ou je venais de trouver mon premier job. On y est reste 7 ans et on s’y est beaucoup plut, mais quel parcours du combattant pour preparer mariage et depart !!! Merci de ce billet… et de tous les autres.
20/01/06 à 09:15
Ca me rappelle mon depart pour le New Jersey ou on reside depuis aout 2005 (pour une duree indeterminee) : l’euphorie liee a l’obtention mon mari d’un poste d’enseignant-chercheur dans une fac US, le preavis donne pour l’appartement, l’attente des visas, l’arrivee a l’aeroport de Newark, puis sur le campus, etc. :-D
20/01/06 à 10:35
//Sauf que le semaine qui suivirent, entre SSN, premiers jours au boulot assommé par la paperasse, la banque, l’appart à trouver…//
Ah, la galère du “social security number” à l’arrivée… Un grand moment, à la Brazil, vu que les procédures venaient juste de changer suite au 9/11 et que le département de biologie de PSU n’en savait rien. Ca a pris un bon mois pour tout aplanir.
// Heureusement que j’ai trouve mon “significant” aux USA et pas en France. Inegalite oblige, les choses n’auraient pas ete aussi “simples” pour moi… //
Effectivement, je n’avais pas pensé au problème sous cet angle… Je n’imagine même pas la galère. Si les choses bougent quelque peu quand même en Europe, j’ai peur que pour les USA ça ne prenne du temps…
//A la difference que le Mexique ne prevoit pas que le “significant” soit le mari mais uniquement l’épouse.//
Pour nous aussi, les situations ont parfois été délirantes sur ce plan. Même ici, maintenant que nous sommes rentrés et que nous parlons de notre expatriation, les gens s’imaginent forcément que c’est moi qui avait obtenu un poste ! Moi, le mâle.
Ca permet de s’apercevoir combien les esprits sont étroits et que notre modèle de société est unique et immuable…
21/01/06 à 13:15
he vi l’inégalité des sexes dans une société patriarcale envers et contre tout qu’est l’occident, et de culture chretienne, chez les musulmans c’est pas mieux et les boudhistes j’en sais rien ! mais chez les confucianistes idem.
Dans une société informatique où la force physique n’est plus aussi nécessaire, va-t-on un jour ce mettre à l’heure ?
22/10/07 à 20:00
[...] Il me suffisait de sortir et d’ouvrir grands les yeux et les oreilles. Enfin… Il sera temps de tourner la page nostalgie à l’occasion d’autres célébrations ITUesques… [...]
25/10/07 à 16:46
Très chouette billet Jérôme !