Obama08

BHL translated

par Jerome ITU ~ 15/03/2006, 09:51 . Classé dans : Culture US, France .

Couverture du livre American VertigoNotre philosophe le plus américanophile était l’invité de Thierry Ardisson, samedi soir.

Ce qui veut dire une chose : “America Vertigo” est maintenant disponible en français dans toutes les bonnes librairies (et donc sur Amazon.fr*).

Les lecteurs américains ne sont donc plus les seuls à pouvoir lire le compte-rendu du voyage de BHL à travers les Etats-Unis. D’ailleurs, je me demande : n’est-ce pas la première fois qu’un auteur français voit son ouvrage bénéficier d’une sortie américaine avant sa publication dans l’hexagone ?

Quant à voir si, comme le disait Jon Stewart, si BHL est une “rock star” en France, c’est une autre paire de manches. Disons simplement qu’il est surprenant de voir un philosophe manier autant les clichés les plus réducteurs sur son sujet d’étude (en l’occurence les américains) – les obèses, les prisons, les bordels, Las Vegas – tout en défendant le but contradictoire de son livre : s’attaquer à l’anti-américanisme rampant des européens.

Alors, je ne sais pas ce que le public français en retiendra.
Car, finalement, ce sont dans ces clichés qu’on apprend à apprécier ce grand pays, trop large pour être humainement appréhendé. Une chose est sûre, BHL ne convainct pas quand il prétend que les obèses sont aussi nombreux en France qu’aux Etats-Unis, au risque de parodier son anti-anti-américanisme.

L’anecdote qui m’a fait sourire : Guantanamo Bay, que BHL a visité pendant son périple.

Au-delà d’être une prison d’un détestable nouveau genre, lancée et assumée par l’équipe Bush, c’est aussi et avant tout une enclave américaine sur le sol cubain. Un traité signé entre les deux gouvernements en 1903, suivant la prise de contrôle de l’île par les américains à la suite de la guerre contre l’Espagne, assure une location “perpétuelle” de la baie aux Etats-Unis.

Chaque année, depuis l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro, le même cérémonial se répète donc.

Un général américain avec escorte vient au poste-frontière. Un général cubain, avec le même type d’escorte, vient à sa rencontre. Le général américain lui remet alors le chèque du gouvernement US, correspondant au montant de la “location” annuelle. Là, le cubain prend le pli et téléphone à sa hiérarchie. Il s’entend immanquablement répondre que la présence américaine n’est pas reconnue et est considérée comme illégale par le gouvernement de Cuba, avec quelques insultes en supplément. Le général cubain redonne alors le pli à son homologue américain, qui repart avec son escorte. Une scène surréaliste…

BHL a seulement pu apporter un peu de profondeur dans son propos – c’est difficile dans le cadre de ce genre d’émission – sur les néo-conservateurs.

Si ceux-ci représentent une bonne part de cette Amérique que l’on aime détester, pour leur politique militaro-interventionniste, BHL indique qu’il sont universalistes et relativistes, qu’ils estiment que la démocratie peut s’appliquer partout et n’est pas réservée à un groupe de pays prédestinés. Le problème, selon BHL, est que, pour avancer leur vision, les intellectuels néo-conservateurs ont choisi de supporter Bush envers et contre tout, d’où son analogie avec le menu du restaurant. Ceux-ci ont tout pris de la “carte” Bush, sans aucune restriction : la volonté de répandre la démocratie, mais aussi la peine de mort, la mise en avant du religieux (créationnisme, remise en cause de l’avortement), etc…

Mais cela amène une vraie question : souhaitons-nous une Amérique qui se préoccupe du monde, au risque de céder à la tentation de le modifier selon sa propre vision ou une Amérique qui préfère rester fermée sur elle-même, comme la tentation existe de chaque côté de l’échiquier politique ?

BHL a fini son interview sur le clash des civilisations auquel il n’adhère pas, faisant confiance aux courants moderateurs qui existent chez les occidentaux et chez les musulmans. Pour lui, le clash se fera entre démocrates et faschistes, dans tous les pays. Applaudissements du public.

Attendons-nous donc à voir du BHL omniprésent à la télé dans les jours qui viennent : il est en tournée de promotion et s’il suit sa performance américaine (il était partout), son livre n’aura plus de secrets pour le public français.

De l’autre côté de l’Atlantique cependant, la discussion continue.

Ainsi le chroniqueur conservateur (mais modéré…) Andrew Sullivan regrette, lui aussi, les raccourcis et les clichés, trop facilement empruntés par BHL. Il n’y a que les européens pour arriver à de “rapides conclusions sur ce qu’est l’Amérique et sa signification” :

Not everyone is able to lose those assumptions, and from what I’ve read of BHL’s book, it’s largely pretentious dreck. I’ve lived here for over two decades now. My first impression, literally, was that I was in a movie. I’d heard those accents my entire life, but they had always been on a screen. Now, they were all around me, like a strange dream. My first summer, a friend and I traversed by car the entire continent and back: Miami to San Diego to Seattle to Boston. I’ve been to almost every state in the succeeding two decades. But I still feel I have only a tentative handle on this country. In fact, I wondered after that first summer whether this entity that spans a continent and includes New Orleans and Seattle, Little Rock and Manhattan, Miami and Minneapolis, can legitimately be called a single country at all. My only consolation is that many Americans seem to feel the same way. Hence one single but increasingly vital word: federalism.

Tout le monde n’est pas capable de perdre ces prétentions, et de ce que j’ai lu du livre de BHL, ce n’est en grande partie que du déchet prétentieux. J’ai vécu ici pendant plus de deux décennies, maintenant. Ma première impression, littéralement, a été que j’étais dans un film. J’avais entendu ces accents ma vie entière, mais ils avaient toujours été sur un écran. Maintenant, ils étaient tout autour de moi, comme un rêve étrange. Mon premier été, un ami et moi avons traversé le continent en voiture et sommes revenus : Miami, puis San Diego, puis Seattle, puis Boston. Je suis pratiquement allé dans chaque état, les deux décennies qui ont suivies. Mais je sens encore que je n’ai seulement qu’une prise partielle sur ce pays. En fait, je me suis demandé ensuite, après le premier été, si cette entité qui enjambe un continent et inclut la Nouvelle-Orléans et Seattle, Little Rocks et Manhattan, Miami et Minneapolis, pouvait légitimement se faire appeler un seul pays. Ma seule consolation est que beaucoup d’Américains semblent ressentir la même chose. D’où l’importance d’un mot simple mais de plus en plus essentiel : fédéralisme.

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus, Sullivan renvoie vers un débat “live”, entre BHL et Francis Fukuyama, tout juste publié par la revue The American Interest. Fukuyama est un universitaire, philosophe et écrivain, qui a embrassé la cause des néo-conservateurs mais qui s’en est éloigné, rejetant leur vision militariste. Très intéressant :
>> It Doesn’t Stay in Vegas (le débat part sur la remise en cause de la critique de Las Vegas dans le livre, Fukuyama expliquant comment cette ville représente ce qu’est l’Amérique et sa démocratie, celle qui permet à chacun de “repartir de zéro”).


* “Inside the USA” adhère au “Club Partenaires Amazon.fr”

8 Réponses sur BHL translated

  1. btvs27

    J’ai vu l’interview de BHL sur Ardisson (très bon intervieweur) mais il est vrai que j’ai du mal à adhérer à ce que dit BHL.
    Trop de cliché, et peut-être pas assez “philosophique” pour un philosophe, devenu un peut trop “people”…

  2. Elisabeth

    Pas le temps d’entrer en profondeur dans le débat, mais j’avais trouvé American Vertigo vraiment superficiel. et BHL chez John Stewart? Super décevant. Un soi-disant “intellectuel” qui se donne en spectacle permanent, ce n’est quand même pas édifiant. J’ai aussi lu assez récemment dans The Pittsburgh Post-Gazette un récit assez différent de l’épisode concernant la conférence de Kissinger, etc. Pour ceux qui connaissent Heinz Hall, sa description par BHL comme ressemblant à “a brothel in Maupassant” (”un bordel de Maupassant”) est quand même un peu extrême…

    Merci pour la référence au débat entre Fukuyama et BHL sur Las Vegas.

  3. Guillemette

    Et “French women don’t get fat” de Mireille Guiliano ?

  4. Jérôme

    A propos du célébrissime “French women don’t get fat” – que je n’ai pas lu non plus -, j’ai adoré la version parodique de Henry Beard. Hilarant :
    >> French cats don’t get fat, The Secrets of La Cuisine Feline.

  5. Dolce

    Houelebecq aussi s’est fait traduire… Je l’ai vu chez Barnes & Nobles l’autre jour. On n’arrete pas le “progres”…

  6. Arnaud H

    Le bouquin de BHL est sorti aux États-Unis parce qu’il visait le public américain, et résultait d’un accord avec un éditeur américain.
    Mais côté ventes, je ne suis pas sûr que ce soit un gros succès. Il est placé aujourd’hui numéro 722 en ventes livres sur Amazon.com.

  7. HG

    Je recevais “the Atlantic” donc j’etais tres tres impatiente de pouvoir lire les chroniques de BHL aux Etats-Unis. Et apres la premiere mouture, j’etais decu : c’etait nul, superficiel, pris de haut. J’ai quand meme lu le deuxieme “chapitre” histoire de lui donner une chance, et la j’etais carrement ecoeuuree: BHL pond les cliches en se donnant l’impression d’etre profond. Ce n’est pas tant le banal qui m’a mise en colere, c’est son attitude. BHL se compare a Tocqueville et se pose en “autorite” alors qu’il ne fait que comparer ce qu’il a entendu dire et ce qu’il voit sans comprendre. Il ressortait de ces deux chapitres que BHL connaissait tres mal la France et qu’il s’etait senti autorise a dire absolument n’importe quoi sur les Etats-unis et les Americains sous pretexte de defendre l’anti-antiamericanisme (???), parce qu’il s’etait balade de ville en ville.
    Un exemple: sur le surpoids, BHL compare la cote Ouest avec “une quelconque ville de province”. Barvo la technique : il a regarde dans la rue et compare avec ce qu’il avait remarque lors d’une quelconque tournee a Metz ou a Limoges, et conclu que c’etait pareil…. Si un lyceen faisait cela en philo imaginez la note et les commentaires.
    Outre l’arrogance du parisien qui ne se rend meme pas compte que le monde existe en dehors de Paris, BHL semble ignorer que la facon dont le corps est percu sur la Cote Ouest est differente du reste du pays (a voir par exemple le taux de chirurgiens esthetiques.) Il cite le BMI, sans avoir VISIBLEMENT la moindre idee de ce que c’est vraiment ni de la facon dont Il se fonde uniquement sur l’apparence, sur ce qu’il a vu, sans etre capable de le replacer dans un contexte, sans savoir si c’est ‘courant’, « considere comme normal », « caracteristique d’une certaine classe/ethnie/categorie de la population », etc…. Mais BHL n’a pas consulte de statistiques, lu de livres, parle avec des specialistes (visiblement, ni en France ni aux Etats-Unis). Il ne s’interesse pas a la facon de penser, a la sociologie, sinon pour ce qui ressort ou pour comparer ce qu’il imaginait ou dont on lui parlait dans ses diners parisiens. Il a rencontre des « types » mais il n’a connu personne. Il a voyage mais il n’a pas « vecu ».
    Ah Jerome, si tu pouvais faire un livre, je suis sure que ce serait a la fois plus interesant et plus juste!!!!

  8. HG

    Ps : Quant à moi, j’attends des EU la même chose que de la France. La capacité à s’engager à l’étranger pour défendre nos valeurs humanistes et non pas pour défendre nos intérêts. C’est la différence entre les bombardements en Irak et au Kosovo par exemple…

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