Pistés par nos gènes…
par Jerome ITU ~ 19/04/2007, 00:13 . Classé dans : Culture US, France .
Zapping dominical surprenant.
Nous sommes le 1er avril et je tombe sur France 5. La voix-off annonce le nom de…. Marc Bauchet.
Je reste le doigt bloqué sur ma télecommande. Voilà mon voisin de State College, à la télé française. Et l’équipe du reportage le suit dans les rues de mon ex-petite ville américaine et sur les chemins du campus même de Penn State !
Nous en avions déjà parlé quand j’étais là-bas : le projet de recherche de Marc, et son parcours singulier à lui, m’intéressaient fortement pour un billet de blog. Seulement voilà, j’avais laissé passé l’occasion, pris dans le feu de l’action politique américaine, sans doute.
Le documentaire de France 5, intitulé donc “Pistés par nos gènes“, me permet de rattraper le coup, d’autant que le reportage était franchement à charge contre ces “apprentis-sorciers” de la génétique.
Le sujet ?
Déterminer des informations sur le physique des êtres humains à partir des gênes. Sujet très polémique, puisque surfant entre avancée scientifiques de pointe et problématique éthique. Jusqu’où peut-on aller ? Ficher les gens par leur ADN dès la naissance ? Dresser le portrait d’un criminel grâce à son ADN ? Est-ce qu’un ensemble de traits physiques détermine une race ? Sujets hautement sulfureux…
Pour vous mettre au point sur toutes ces questions, et si vous n’avez pas vu le reportage en question, je vous renvoie vers l’article de Gilbert Charle dans l’Express, qui en est à l’origine :
>> Les apprentis sorciers du fichage ethnique
Voilà donc Marc Bauchet, étudiant en thèse d’anthropologie dans le laboratoire du Dr Mark Shriver, à l’universite de Penn State, qui défend et explique son projet de recherche, fortement mis en question par France 5.
Droit de reponse, en quelque sorte :
(veuillez excuser le manque d’accent, les réponses proviennent d’un ordinateur configuré en anglais !).
Q : Hello Marc. Peux-tu te présenter rapidement, d’abord ? Comment es-tu arrivé aux US, ton parcours, etc.
MB : Diplôme d’ingénieur, j’ai bossé dans l’electronique quelques années en France. Je suis arrivé aux US pour un job à Boston, ou j’ai pris gout a l’anthropologie et la génétique, en prenant les cours du soir à Harvard. Puis je m’y suis vraiment mis en Pennsylvanie (Penn State University), ou je suis en train de finir mon PhD.
Q : Est-ce que tu peux présenter succintement ce projet de recherche qui fait donc tant parler ?
MB : Celui de Shriver ?
Genetics of Human Pigmentation and Facial Features ~ Génétique de la Pigmentation Humaine et de la Morphologie Faciale.
Le but du projet est de trouver les gènes et marqueurs génétiques liés à la pigmentation humaine (peau, cheveux, yeux) et d’élucider les mécanismes génétiques déterminants ces traits.
Il y a un rapport non-négligeable avec la génétique des populations que pratique aussi Langaney, car ces traits varient entre les populations car ils sont logiquement corrélés avec la géographie, la culture et le climat. C’est un vaste sujet, mais je n’en dis pas plus pour rester succinct.
Q : Pour toi, quelles en sont les principales avancées potentielles ?
MB : Bonne question. Effectivement, c’est un aspect qui à mon avis n’est pas suffisamment élaboré dans le reportage. On essaye de nous faire peur avec un état policier, et le fichage génétique, mais ce n’est qu’un des aspects. N’oublions pas que la génétique médico-légale permet à la justice (ça sonne mieux que de dire la police ?:o) d’être plus efficace, de faire moins d’erreurs, etc…
L’autre aspect, est bien sur la recherche bio-médicale; le sort de nombreuses maladies héréditaires est lié à une meilleure compréhension des gènes contrôlant les traits de pigmentations et d’apparence physique en général. Gilbert, dans son article de L’Express parle de “l’ethnomédecine” d’une manière plus équilibrée que dans le reportage. On n’a pas besoin de parler de race (concept démodé mais bien réel dans les esprits) pour faire de la médecine efficace utilisant les origines ethniques et/ou géographique quand c’est utile.
Mes copains juifs de New York, récemment mariés, ont chacun choisi de subir un test sur une douzaine de maladies (relativement) fréquentes chez les juifs ashkénazes pour savoir si ils étaient porteurs. C’est ce que font la plupart des couples juifs la-bas, avant de faire des bébés.
C’est bien de poser des questions sur les abus possibles, mais je suis déçu que le reportage tente de créer une psychose en se focalisant sur les dangers, souvent fictifs (non, je ne crois pas qu’une société refuserait d’embaucher quelqu’un parce qu’il a un risque d’ Alzheimer, ai-je besoin d’expliquer pourquoi c’est ridicule ?). Les calculs de risques permettent à des individus d’ajuster leur mode de vie en connaissance de cause. Le principal c’est de sauver des vies et d’éviter les souffrances quand on peut, non ?
En fait les avancées positives méritent un reportage entier.
Pour les généalogistes les avancées sont sous la forme d’outils supplémentaires dans leur recherches.
Quant à notre intérêt en tant qu’anthropologues, nous cherchons à comprendre l’espèce humaine, ses migrations, son évolution par interactions entre gènes et culture.
Les traits qui permettent notre adaptation à divers environnements sont ceux qui diffèrent entre populations, tels que la couleur de la peau (protection contre le soleil quand il y en a trop, synthèse de la vitamine D quand l’ensoleillement est trop faible), la capacité à digérer le lactose (éleveurs/cultivateurs différents des chasseurs-cueilleurs), l’anémie falciforme (interaction avec la malaria), etc..
Pour finir, notre intérêt est aussi éducatif. Il est temps que le public comprenne pourquoi la notion de race est dépassée, et que la diversité génétique n’est pas quelque chose de sale à cacher sous le tapis, mais une connaissance précieuse, un héritage à célébrer!
Il est temps aussi que le progrès scientifique soit compris du public, en particulier le potentiel fabuleux de la génétique. Et que comme l’énergie atomique, les ordinateurs, les avions, etc. On peut en faire des horreurs, comme des merveilles.
Q : Comment s’est passé la prise de contact avec l’équipe du reportage ?
Savais-tu que le reportage serait si orienté, à charge, contre vos recherches ?
MB : De mon point de vue, le contact fut chaleureux…
On s’est toujours écrit amicalement avec Gilbert. J’ai réalisé que Gilbert et Philippe avaient une vision très critique, mais c’est pas plus mal, car il faut cette voix stimulante. Ils font partie des garde fous importants. Je trouvais remarquable qu’ils aient souhaité interroger des éthicistes, mais hélas ils n’ont pas choisi (ou pu choisir) les plus constructifs…
Dommage aussi que notre démarche éducative et anti-raciste soit quasiment passée a l’as ; il y a une séance avec un groupe de discussion du “race-relations-project“, mais le rapport de collaboration avec notre recherche n’a pas été expliqué.
Q : Qu’est-ce que tu réponds aux critiques émises ? Tu te doutes bien qu’il y a de fortes implications, notamment en Europe, sur un sujet aussi sensible ?
MB : Oui ce sont des sujets sensibles, mais l’ignorance est-elle plus désirable que le savoir ?
La vérité peut-elle être dissimulée indéfiniment ?
Le mythe nazi de la race aryenne était basé sur l’ignorance. Au fait qu’ils utilisaient la généalogie, faut-il interdire cette “dangereuse” pratique ?
Et oui, il y aura toujours des sujets sensibles, mais la science permet de les attaquer de front. Les préjugés bien-pensants que nous sommes génétiquement tous pareils sont stupides et dangereux. On est tous frères, mais on est aussi très divers.
Langaney lui même, malgré ce qu’il dit dans la film, étudie et met en avant les différences entre populations (par exemple).
Au fait il se trompe en disant que Shriver à monté une société… Il est professeur d’université et toujours très actif dans la recherche (il n’est que consultant occasionnel pour DNAPrint, et n’est pas toujours d’accord avec la présentation de leurs produits). Par contre Sykes a bien une société, Oxford Ancestry, dont la présentation est en effet assez douteuse.
En passant, DNAPrint est loin d’être aussi florissante que le reportage le présente. Quant à Langaney, il n’est pas impliqué dans une société mais écrit des bouquins. Chacun son gagne pain.
Q : Pour revenir sur l’expérience montrée dans le reportage avec ces braves auvergnats avides d’en savoir plus sur leur passé, comment expliques-tu qu’ils n’aient pas eu connaissance de l’utilisation de leur ADN par cette entreprise privée de Californie, qui collabore avec les polices du monde entier ?
MB : Alors effectivement sur ce coup là il y’a eu un raté de notre part.
Ca aurait été sympa que les journalistes nous en alerte à temps quand ils ont vu les photos dans la base de donnée chez DNPrint (juste après nous avoir rendu visite), ou que les gens nous contactent directement, mais bon, on est tous très occupés.
J’ai réalisé le problème en lisant l’article de l’Express dont tu m’as envoyé le lien. J’ai tout de suite cherché à comprendre ce qui s’était passé et comment y remédier. En bref, il y a eu un cafouillage lors d’un transfert de données effectué l’an passé. Nous devions leur envoyer une série de photos d’individus, principalement américains, qui avaient eux signés pour être dans la base de données médico-légale.
Certaines photos du groupe des auvergnats de Paris y étaient associées par erreur. Je me donc suis assuré auprès de DNAPrint que les photos étaient effacées au plus vite de leur base de donnée. Par ailleurs, à aucun moment DNAPrint n’a été en possession des noms. J’ai écris au couple de l’émission en expliquant le problème et sa résolution, me confondant en excuses et les encourageants à me contacter pour autres explications et requêtes. Ils m’ont chaleureusement répondu qu’ils n’étaient pas si inquiets que ça. De même j’ai informé les journalistes et le président du club de généalogistes, Marcel Andrieu, qui m’a invité a renouveler l’opération.
Q : Que penses-tu de l’affirmation de Mark Shriver qui dit que tout le monde devrait se voir prélever son ADN à la naissance pour être fiché ? Et que seuls les délinquants devraient s’inquiéter de ces procédures ?
MB : Mark aime bien provoquer, et Gilbert ne s’est pas privé de le titiller ;o)
Je ne peux pas parler pour lui mais le connaissant, je ne pense franchement pas qu’ils disait cela sérieusement, mais par provocation, pour nous obliger à y penser. N’est-on déjà pas tous fichés ? Notre peur est-elle rationelle ? Les avantages sont ils à la mesure des inconvénients ? Ou est l’équilibre ?
Personnellement, bien sur je trouve ça révoltant qu’on oblige des personnes en simple garde à vue, à donner leur ADN. C’est une liberté importante. Et surtout c’est pas juste : si on est parti pour ficher des simple suspects et présumés innocent, il serait juste d’échantillonner tout le monde.
Qu’est-ce qu’un fichage génétique apporterait de plus que le fichage existant ? Il faut savoir de quoi on parle. S’agit-il d’ajouter aux dossiers, la douzaine de marqueurs utilisés par la police (très mauvais marqueurs pour déterminer l’ascendance génétique) ou de stocker l’ensemble du génome d’un individu ?
Il y a un autre aspect qui est rarement mentionné, c’est la notion du type de preuve qu’un tel fichage génétique peut fournir. En fait, la génétique est plus puissante à innocenter qu’à prouver coupable, et elle n’est utile qu’en combinaison avec le contexte et les autres informations.
D’ailleurs ce débat trouve des résonnances actuellement dans la campagne présidentielle en France. Es-tu au courant des déclarations de Nicolas Sarkozy au sujet du pré-déterminisme génétique des pédophiles et des gens à tendance suicidaire ? Qu’en penses-tu ?
MB : Au risque d’en choquer certains je suis moins choqué par les propos de Sarkozy que ceux de Bové.
Sarkozy, lui “s’incline à penser”… Peut-être Bové devrait-il en faire autant avant de parler d’eugenisme ? Non, Mr. Bové, il ne suffit pas de dire que les gens sont déterminés génétiquement pour faire de l’eugenisme ! (si internet n’est pas contre votre religion veuillez consulter l’article de Wikipedia).
A crier au loup pour n’importe quoi, on finit par ne plus se faire entendre… Sérieusement, il n’y a guère de mystère parmi les scientifiques que le comportement est en partie héréditaire, et parfois déterminant. Il y a de nombreuses recherches fascinantes sur les composantes génétiques de la sexualité et de bien d’autres comportements. C’est compliqué, donc très difficile, voir parfois impossible à utiliser de manière pratique.
Par exemple, les causes d’un comportement tel que la pédophilie (et il y’en a sûrement plusieurs types) doivent être multiples. Les reproches qu’on peut faire à Sarkozy sont du même ordre que pour Bové (mais à une échelle bien moindre) : les choses sont un peu plus compliquées que cela. Messieurs les politiques, prière d’accepter que la science n’est pas une religion : les réponse sont rarement simples et définitives.
J’ose espérer que le but de Sarkozy était seulement d’aller à l’encontre de l’illusion du déterminisme culturel de Bové & Co, toute aussi dangereuse que son opposé, le déterminisme tout génétique. Sans entrer dans un débat stérile, inné contre acquis, hérédité contre éducation, il faut garder l’esprit ouvert aux deux possibilités et aux interactions complexes entre les deux.
Je suis beaucoup plus choqué par les propos de Le Pen qui accuse Sarkozy de ne pas être assez français de souche, ou de certains qui parlent “sang français”. La France est une terre d’immigration et de passage depuis bien avant son existence, et c’est aujourd’hui l’une des nations les plus diverses génétiquement en Europe ! De toutes façons, qu’est ce que la génétique a à voir avec l’amour de la France ? Rien du tout Mr. Bové, là on est d’accord ;-)
Q : Un dernier mot sur ta vie aux US. Qu’est-ce que l’expatriation t’a apporté ? Envisages-tu de rentrer en France un jour ?
MB : J’ai passé la plupart de mon temps à Boston et New York et ça m’a largement permis de m’épanouir, je crois.
Il y a ici une impression de liberté qui est surtout due à la diversité ambiante à tous les niveaux (cultures, préférences sexuelles, religions, sports, vêtements, etc..). Mais ce n’est pas comme ça partout, je ne pense pas à “ma vie aux US”, mais en Nouvelle-Angleterre, ou “sur la cote nord-est”.
L’expatriation m’a permis de réaliser pleinement que les US sont plus comparables a l’Europe qu’à la France : un assemblage de régions unies par l’histoire et la logique économique. J’ai pu aussi réaliser à quel point les US et la France sont similaires par la fierté nationale qui touche souvent à l’arrogance, et la négation de leurs erreurs, passées et actuelles…
J’envisage de continuer à rentrer en France.. tous les ans ;)
Comme partout, tout n’est pas rose ici, et j’ai la bougeotte; je continuerai bien l’expatriation, mais pas forcement aux US. Plus que la France c’est l’Europe qui me manque parfois.
Et je sais que si je rentre il y aura des trucs des US qui me manqueront… En pratique oui, je pense rentrer cet été après la thèse; la meilleure opportunité s’est présentée en Allemagne, à l’institut Max Planck.
…












19/04/07 à 11:56
ah, ça fait toujours rêver ce genre de témoignage.
19/04/07 à 18:13
“Plus que la France c’est l’Europe qui me manque parfois”. C’est une phrase que je prononce souvent.
19/04/07 à 19:27
Grâce à ce post, je découvre que Gilbert est toujours à l’Express. De plus en plus souvent, le plus court chemin d’un homme à un autre passe par la blogosphère !
19/07/07 à 15:34
bonjour, en lisant ce “droit de reponse” je dois dire que ca me pose beaucoup de questions sur le mode de fonctionnement des recherches scientifiques, leurs orientations, quelles infos sont mises avant pour le grand public etc. et surtout : quel retour critique peuvent avoir les chercheurs(euses) sur leurs propres recherches, leur implication et le role de leur recherche dans le societe technomarchande actuelle, basee sur la logique du profit.
“Le but du projet est de trouver les gènes et marqueurs génétiques liés à la pigmentation humaine (peau, cheveux, yeux) et d’élucider les mécanismes génétiques déterminants ces traits.”
quelle voix ecouter? il y a peu, la communauté scientifique a lance un appel a vigilance, declarant que l’idee “un gene = une fonction” est plus que de l’esbrouffe…
“On essaye de nous faire peur avec un état policier, et le fichage génétique, mais ce n’est qu’un des aspects.”
mais pas des moindres!! que dire de nos libertes de mouvement quand on peut etre en permanece suivi par ce monumental outil de tracabilite que represente notre ADN dans des fichiers d’Etat!!
” N’oublions pas que la génétique médico-légale permet à la justice (ça sonne mieux que de dire la police ?:o) d’être plus efficace, de faire moins d’erreurs, etc…”
quand on en vient a preferer utiliser le concept de justice a celui de police, parce que ca sonne mieux, c’est bien que l’on connait les liaisons dangeureuses de ces 2 institutions! a quand une justice independante, vraiment?
“C’est bien de poser des questions sur les abus possibles, mais je suis déçu que le reportage tente de créer une psychose en se focalisant sur les dangers, souvent fictifs (non, je ne crois pas qu’une société refuserait d’embaucher quelqu’un parce qu’il a un risque d’ Alzheimer, ai-je besoin d’expliquer pourquoi c’est ridicule ?).”
ou bien nous ne vivons pas dans le meme monde : n’avez vous jamais entendu parler de femmes ecartees d’une selection de candidatures pour cause de grossesse? de discrimination a l’embauche, en france, envers des personnes au nom a consonnance maghrebine? les exemples sont legions, il ne reste meme pas un pas a franchir..
enfin, pour ce qui est du “raté” dont vous parlez, et qui serait a l’origine de la presence malencontreuse des donnees des “auvergnat-e-s” dans un fichier ou ils n’auraient rien a faire, je me permets d’etre assez sceptique. en effet, pourquoi prendre diverses mesures biometriques sur ces personnes si vraiment le seul but etait l’etablissement d’origines geographiques de leurs ancetres?? en outre, je crois ne pas me tromper en nottant que dans le reportage, vous dites vous meme que le prelevement et les analyses ADN coutent de toute facon trop cher pour ne servir qu’a une seule etude. que pour des raisons de “rentabilité”, quand on fait un prelevement, on sait qu’il va alimenter plusieurs bases de donnees pour sevir a plusieurs recherches…
bon, en resume, je trouve vraiment que c’est une attitude marquant une forte deresponsabilisation personnelle envers la societe, que de faire fi des reserves emises par de “simples individus”; au nom du progres technique et de la recherche scientifique.
pour moi, la liberte n’a pas de prix!